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Imaginez…imaginez que, d’un coup de sabot magique, vous puissiez remonter le temps et vous retrouver au centre de ROME, capitale de l’empire.
Devant le Forum, un homme de grande renommée nous attend, pour vous servir de guide.
Je vous laisse en sa compagnie.
Bonjour nobles étrangers, je me nomme Aurelius et je suis l’un des plus grands « Agitatores » de Rome, le « Primius Agitator » de la faction verte.
Comment, vous ne savez pas ce qu’est un Agitator ?
Mais de quel monde venez vous, pour ne pas nous connaître ?
Bien que majoritairement esclaves ou de « basses » origines, nous sommes riches, admirés par les hommes courtisés et adulés par les femmes. Chacune de nos prestations rassemble 150000 spectateurs au Circus Maximus. Nous sommes les rois de Rome, ceux qui « poussent les chevaux devant eux ». Vous ne voyez toujours pas ?
Que les Dieux vous éclairent :
Nous sommes les meneurs de quadriges et de grands attelages. Et les Auriges alors, qui étaient-ils ? Comment étaient organisées ces courses ? Qu’est ce qu’une faction ? Quelle est l’origine de ces courses ?
Ho là ! doucement, du calme. Vous êtes plus excités que mes cavales. Que de questions !
Je vais essayer de vous répondre en vous accompagnant au Circus Maximus, car aujourd’hui est un jour de « Ludi » et des courses vont s’y dérouler.
Mais avant de partir, je réponds à votre dernière question sur l’origine de « l’attelage sportif ».
De tout temps, l’entraînement sportif a été nécessaire pour préparer les hommes à la guerre. Mais les exploits sportifs et les compétitions furent utilisées comme une forme d’hommage aux Dieux ou aux défunts.
Ainsi en Egypte, même le pharaon devait faire preuve de ses capacités. A l’issu de trente ans de règne, lors d’une fête dite du « jubilée », il devait effectuer une course à pied, « à grandes foulées », pour prouver qu’il avait gardé tous ses pouvoirs.
C’est sous Touhmosis III que le sport prit pour le pharaon autant d’importance que la guerre ou la chasse. Il s’entraînait tout particulièrement au maniement du char et au tir à l’arc sur le char.
Les compétitions des fêtes votives, ouvertes aux égyptiens, ne concernaient que la lutte, la boxe, le combat de canne…Il n’existait pas de course de char, car nul ne pouvait dépasser Pharaon.
Les premières courses furent pratiquées par les mycéniens lors de cérémonies mortuaires et cultuelles, il y a très longtemps.(Les premières représentations datent du XIII siecle avant JC et ont été trouvées à Tanagra sur un sarcophage et à Tiryrinthe sur une amphore).
Les fêtes sportives à objet cultuel, « Les agones », se développèrent dans toute la Grèce et chaque cité eut la sienne (plus de 500).
Les courses de chevaux, de biges et de quadriges, en furent un des piliers. Elles faisaient partie du programme (à partir 680 avant JC ) de la plus grande des fêtes panhelléniques : celle d’Olympie dédiée à Zeus.
(L’attelage, à deux et à quatre, est donc très tôt dans son histoire une discipline « Olympique »…souvenirs, souvenirs !!)
La manière de mener des grecs est différente de la notre. Pensez, il mènent leur attelage en chiton et s’aident d’un aiguillon pour cadrer le cheval extérieur.
Les courses pouvaient aller jusqu’à 14000 mètres pour les quadriges avec des chevaux adultes (d’après les calculs de J Ebert lors de sa découverte à Olympie, dans les années 1990, des seuls restes de champ de course existant en Grèce).
Autre originalité, les chars partaient les uns après les autres le long des cotés du bloc de départ en triangle.
Vu les distances entre les cités, et donc des moyens financiers à dégager, seules les couches sociales les plus élevées pouvaient concourir. On retrouve comme vainqueur Dramate le roi de Sparte, Hieron le tyran de Syracuse, Antoine de Macédoine (père d’Alexandre le Grand),… mais aussi des femmes. Je vous rassure, de frêles femmes ne pouvaient mener de tel exploits. Il faut savoir, qu’en Grèce, le gagnant est le propriétaire de l’attelage, d’où l’apparition de femmes riches sur la liste des vainqueurs !
Bien que les courses de chars chez les grecs sont antérieures au nôtres de Rome, nos codifications et nos techniques de course prennent plutôt leurs sources chez nos voisins de l’Italie du Nord les « Etrusques ».
Pour eux, lors des rites funéraires, les jeux sportifs -dont l’attelage- sont un rite de passage destiné aux morts comme aux vivants, un moyen de réconforter le cercle familial et le cercle social élargi.
Ces pratiques « sportives »étaient étendues aux différentes manifestations offertes aux Dieux. Le plaisir éprouvé devant les risques encourus réconfortait les spectateurs..
Les cochers enroulaient leur guide autour de leurs corps, les courses de chevaux des grecs étaient remplacées par des cavaliers voltigeurs...
Ce sport spectacle, plus violent que chez les grecs, a largement influencé, comme vous allez le voir au cirque, nos propres pratiques.
Chez nous les romains, ces manifestations cultuelles, « Les Ludis », étaient au départ un rite d’expiation, une volonté de rétablir la paix avec les Dieux.
Si une course se passait mal, elle était recommencée le lendemain. Il en était de même si les spectateurs étaient mécontents de la course. Ces pratiques eurent pour effet de multiplier les courses et ainsi d’augmenter la popularité de « l’Editor » (le magistrat qui organisait et finançait la Ludi).
A la fin de la république il existait 75 jours de ludi dont le quart sous forme de sport hippique. Sous l’empire elles se multiplièrent et se laïcisèrent (Fêtes pour remercier les Dieux de victoires militaires, Anniversaires des Empereurs,….)
A notre époque on peut compter plus de 160 jours dont plus du tiers dédié aux courses.
Mais trêve de bavardage, il est temps de partir .
Nous allons essayer d’éviter la foule et passer par les rues marchandes. Vous pourrez étancher votre soif à une fontaine,
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visiter les boutiques, acheter un pain à la boulangerie, de la vaisselle en souvenir,..
Nous sommes presque arrivés. Vous voyez ces aqueducs à gauche et à droite ? Ils sont indispensables au bon fonctionnement du cirque. De grandes quantités d’eau sont en effet nécessaires pour abreuver hommes et bêtes, certes, mais surtout pour alimenter le système d’arrosage de la piste nécessaire pour lutter contre la poussière.
L’eau est stockée au milieu de la piste dans des bassins placés entre les deux bornes. Cet ensemble qui comprend également les compte-tours (œufs et dauphins que l’on bascule à chaque tour grâce à un mécanisme) différents hôtels votifs, sculptures, et obélisques, est nommé Euripe.
(Le terme spina a été utilisé seulement au VI siècle et n’est donc pas la bonne dénomination.)
Nous arrivons juste à la fin de la procession religieuse, « la Pompa », qui précède les Grandes Ludis, comme celle d’aujourd’hui. Partie du Champ de Mars, elle est conduite par le magistrat éditeur des jeux qui, par son attitude et son costume, ressemble à un triomphateur pour ne pas dire à Jupiter en personne. Admirez ce magnifique défilé de chars et de brancards portant les images des Dieux et avançant dans le bruit étourdissant de la musique des trompettes et des hautbois.
Il va être difficile de se frayer un passage car la place est envahie par la foule mais surtout encombrée par de multiples chalands qui, tout autour du cirque, vendent nourritures, boissons,..etc. Vous pourrez tout trouver ici, le manger, le boire, le lucre des paris, et « le coucher » avec d’accortes jeunes filles.
Ah bon, vous avez la même chose autour de vos stades de foot ! Vous trouverez peut être d’autres ressemblances dans l’organisation des jeux .
Je vous ai amené au sommet du stade pour que vous puissiez admirer le plus grand cirque de Rome, donc du Monde. C’est un des plus vieux cirques de l’empire romain qui s’est agrandi tout au long des siècles, jusqu’à pouvoir contenir plus de 150000 spectateurs.
Au fond du cirque, vous voyez les douze carcères (stalles de départ).
Afin de sauvegarder l’équité entre les concurrents, elles sont disposées sur une ligne courbe inclinée par rapport à l’axe du cirque. Les portes des stalles s’ouvrent en même temps et les concurrents doivent respecter leur couloir jusqu’à une ligne tracée au sol. Puis ils s’élancent autour de l’Euripe pour un parcours qui, pour les quadriges avec des chevaux adultes, est de 5 km.
Au dessus des carceres, on distingue une loge, celle de l’Editor, le commanditaire et financeur de la manifestation. Sur la droite, en face de la première borne, vous pouvez voir la loge de l’Empereur. Dépêchons nous de gagner nos places. La première course, la plus renommée (car elle suit immédiatement la cérémonie de la Pompa) est malheureusement déjà bien entamée.
Mais que fait l’agitator de ma faction ? Il serre trop la borne, il va se renvers.. !!!
C’est fait, les chevaux se sont relevés, le char est debout, mais le cocher est traîné sur la piste par les guides qui sont nouées autour de son corps. Heureusement qu’il est protégé par un corset de boudins de cuir. Ah ! il vient de se dégager en coupant les guides grâce à son couteau à lame recourbée (typique des Auriges et Agitators et dédié à cette fonction de sécurité). Il se relève, tout va bien.
(A remarquer sur ce bas relief, la technique d’attelage des chars avec un joug relié au timon.)
Voyez, les chevaux continuent à courir bloquant les autres attelages !
Ils franchissent les premiers la ligne blanche d’arrivée et s’arrêtent quelques stades après.
Oui ! Les verts ont gagné !!! Nos supporters sont en délire, la victoire va à notre faction.
Hé oui, chez nous, ce sont les chevaux arrivés les premiers qui gagnent, même sans le cocher ; pas chez vous ?
Je suis content pour mon collègue car nous nous avons été élevés ensembles. Fils d’esclaves, nous avons, dès notre plus jeune âge, travaillé dans les écuries. Nous sommes devenus de bons palefreniers connaissant bien nos chevaux venus d’Italie, de Lusitanie ou d’Afrique du Nord. Dès l’âge de treize ans , sous le nom « d’Aurige débutant », nous avons été initiés à la dangereuse conduite des biges et nombreux de nos compagnons de l’époque sont morts ou infirmes. Puis comme Auriges, nous avons commencé à courir en biges puis en triges. Les sommes gagnées étaient faibles, pas plus de 1000 sesterces, mais nous commencions à être reconnus.
Après maintes victoires, nous avons concouru avec des quadriges et nous fumes alors désignés comme Agitatores. Nous avons, depuis, gagné d’énormes sommes, une course de quadrige pouvant rapporter à la faction gagnante jusqu’à 60000 sesterces.
Si, malgré sa célébrité, mon compagnon est toujours esclave, mes nombreux exploits ont tellement enthousiasmé les foules que mon Maître a du, sous la pression, m’affranchir. Je suis donc, à 24 ans, un homme libre, riche et célèbre, et peut être qu’un jour, moi Aurelius, fils du néant, deviendrai-je le « Dominus »(Directeur) de ma faction.
Ah oui, c’est vrai, je ne vous ai pas encore expliqué ce qu’est une faction. En fait, c’est toute une organisation , une entreprise, …comme vos clubs de foot dites vous ? Peut être. En tout cas, chaque faction assure le recrutement et la formation des hommes, l’achat des chevaux, la gestion des écuries...
Dés qu’ils veulent organiser les Ludis, les Editors font donc appel à ces factions qui sont actuellement au nombre de quatre : les bleus, les rouges, les blancs, et bien évidemment les verts.
L’engouement des supporters est tellement fort pour chaque couleur, le désir de pouvoir des magistrats tellement développé, que les enjeux sportifs, financiers et politiques se mélangent.
Ah, chez vous aussi !
Bien, la piste est dégagée et nous allons pouvoir assister à la prochaine des 24 courses de cette journée. C’est une course de cavaliers voltigeurs « Les Désultores » (nommés également Cursores), menant chacun deux chevaux.
Montés sur un cheval ils sautent à terre pour monter en voltige sur leur deuxième. Vous assisterez à d’autres courses de ce type dans la journée.
Avant d’aller retrouver ma faction, je vais vous commenter la prochaine course de quadriges. Les hommes viennent de reboucher les trous de la piste.
Ils ont également enlevé les débris des courses précédentes, mais aussi d’autres objets dangereux déterrés par les pieds des chevaux Les adeptes de la magie noire ont en effet pour habitude d’enterrer des amulettes dans le sol, devant les carceres, espérant ainsi faire gagner leur faction.
Dans les stalles de départ, le personnel s’affaire et vérifie la fixation du joug des timoniers, le réglage du trait des chevaux extérieurs…
Cette course va rassembler les quatre factions représentées chacune par 3 chars. Croyez moi, cela va faire du monde sur la piste, car chaque char est accompagné d’un cavalier, l’« Hordatore » et d’un homme de piste, le « Sparsor » (équipé d’une amphore paillée et d’un fouet).
Mais le silence se fait. L’Editor vient de se lever. Il est tendu. En effet, si la Ludi est réussie, sa popularité sera grande, et pourra ainsi faire avancer sa carrière politique.
Il avance la main et laisse tomber une serviette blanche, « la Mappa ». Accompagné d’une sonnerie de trompette, ce geste est le signal du départ de la course.
Les portes s’ouvrent, les équipes se lancent, la foule crie et prie. Je vais essayer de vous faire entendre mes explications dans ce tumulte assourdissant.
La course est lancée. Les hordatores armés de leur fouet « règlent » le parcours de leurs concurrents, les poussent, les encouragent,… leur frayent aussi un chemin.
Soyez attentifs aux tactiques employées par les attelages de chaque faction, pour placer en tête leur meilleur agitator. Si vous êtes vigilants, vous constaterez qu’il peut aussi y avoir des alliances entre certaines factions.
Oh, un sparsor est tombé prés de la borne. L’hordator a pu l’éviter, mais l’attelage risque de le piétiner.
C’est eux qui ont la place la plus dangereuse, mais , comme vous le voyez, leur présence est indispensable
Les chercheurs hésitent sur les fonctions de ces hommes, armés d’une amphore paillée (ou d’une écuelle) et d’un fouet.
Si certains pensaient qu’ils étaient chargés d’arroser les pistes, ou de refroidir les essieux des roues, d’autres avancent maintenant que leur fonction était :
de faciliter avec leur fouet le passage des chars de leur faction aux bornes
de rafraîchir les chevaux en les arrosant au passage comme dans nos courses de Trec
A vous qui avez vu cette course de faire votre choix
La ligne finale vient d’être franchie. Les bleus ont gagné, mais entre nous, vous l’avez vu comme moi, ils ont bénéficié du soutien des blancs, pour faire plaisir à ….Bon je n’en dirai pas plus, ma fortune est précaire !
Enfin, ce sont les dieux qui décident ! Le vainqueur peut recevoir sa palme et faire son tour d’honneur.
Je vous laisse, car je dois préparer mes chevaux, dont mes timoniers « Amor et Dominator », chevaux adulés par le public. Vous m’admirerez dans 3 prochaines courses :
une « pedribus ad quadrigam » (ou les meneurs doivent faire, comme dans nos anciennes courses automobiles, une course à pied avant de monter sur leurs quadriges)
une course exceptionnelle à six chevaux ,mais j’en ai mené déjà à dix
enfin la course reine dite « singulae » ou chaque faction est représentée par un seul quadrige ,son meilleur, mené par son « primus Agitator ».
Adieu donc, nobles étrangers, mais je dois vous dire,… votre monde m’étonne !
Un monde ou l’attelage n’est plus olympique, ou les jeux de ballons (dédié chez nous aux femmes et eux enfants) embrasent les foules, ou les chars n’ont plus de chevaux,… est un monde vraiment surprenant.
Moi, Aurélius, je demande aux Dieux de vous permettre un bon retour dans votre époque.
Les hypothèses des chercheurs sur la vie à cette époque sont quelquefois contradictoires. Le narrateur a donc du faire des choix en privilégiant souvent les études les plus récentes.
Si cette historiette vous amène à vouloir en savoir plus, vous pourrez :
Consulter les bonnes pages de :
P. Vigneron « Le cheval dans l’antiquité gréco romaine » (ed. nancy 1968).
W. Decker « Le sport dans l’antiquité » (ed.Antiqua picard 2005).
J.P Thuillier « Le sport dans la Rome antique » (ed. Errance 2004).
P. Veyne « Le pain et le cirque »(1976).
Admirer les maquettes de l’université de Caen, du musée d’Arles,
Faire une visite virtuelle de la Rome Antique sur plusieurs sites dont celui de Jacques Plassard (maquettes-historiques)